C comme care

Care signifie le soin, la sollicitude, l’attention à l’autre. C’est à la fois une philosophie politique et une éthique que ce mot désigne. Il est d’une actualité brûlante, tant la crise sanitaire a mis en lumière les activités liées aux soins et à la gestion du quotidien, assurées en majorité par des femmes dont le travail est peu valorisé.

Sandra Laugier, professeure de philosophie à l’université PARIS 1 – Panthéon Sorbonne et membre de l’Institut Universitaire de France, manie cette notion depuis plus de vingt ans et qui a produit des ouvrages de référence sur l’éthique du care. Parmi eux, Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité (éd. Payot) ou encore Le souci des autres, Ethique et politique du care (éd. EHESS). Récemment, elle a aussi publié sur cette question avec Najat Vallaud-Belkacem La société des vulnérables (éd. Tracts Gallimard). Au fil de cet épisode, elle reviendra sur les travaux fondateurs de la politologue américaine Joan Tronto, autrice d’Un monde vulnérable – Pour une politique du care (éd. La découverte), et de la psychologue américaine Carol Gilligan, autrice d’Une voix différente (éd. Flammarion). Elle citera longuement les écrits et les études de terrain de Pascale Molinier et Patricia Paperman. Nous nous plongerons dans les travaux d’Arlie Hochschild, qui a façonné le concept de « chaînes du care globalisées ». Vous entendrez enfin un extrait d’un reportage du site Reporterre sur le mouvement de grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles, à Paris, entamé en juillet 2019, dont le combat illustre les inégalités qui traversent le secteur du care. Extrait de l’article de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Pour Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman, en 2009, ce terme est à la fois un verbe d’action qui signifie « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de » et un substantif qui pourrait selon les contextes être rendu en français par soin, attention, sollicitude, concernement (1). Dans son étymologie on retrouve caru, cearu qui signifie soins, souffrance, douleur, chagrin, mais aussi « to cure qui vient du mot latin curare qui signifie to care for, take care for » (2). Dans le dictionnaire de l’Académie de Médecine 2015, il est défini en « soins n.m.pl., en médecine, ensemble des mesures et actes visant à faire bénéficier une personne des moyens de diagnostic et de traitement lui permettant d’améliorer et de maintenir sa santé physique et mentale ». Ainsi, le mot français de « soins » ne comprendrait que certains aspects du care, à savoir agir contre ce qui nuit à la santé de chacun.

(…)

Selon le sociologue Claude Martin qui cite Audard, « il renvoie en effet à la fois au Sorge allemand, que Heidegger associe au Dasein, et qui signifie souci, chagrin, peine, mais aussi à « l’effort que l’on fait pour anticiper un danger ou pour se prémunir des incertitudes de l’avenir » (3). Mais ce concept évoque encore la distinction que l’on peut faire entre le « souci de soi », le Selbstorge et, le « souci de l’autre », ou Fürsorge, que l’on peut traduire par « sollicitude » (3), d’où le titre de l’ouvrage « Le souci de l’autre » des sociologues et philosophes Patricia Paperman et Sandra Laugier en 2006. Il y aurait donc deux types de care à entendre : celui de soi complété d’un care d’autrui.

C’est la parution du livre « in a different voice » en 1982 de la psychologue américaine Carol Gilligan qui introduisit ce terme dans les débats sociétaux et politiques devenant par là-même le catalyseur des débats sur cette question. Pour Carol Gilligan le care « se définit par un souci fondamental de bien-être d’autrui et centre le développement moral sur l’attention aux responsabilités et à la nature des rapports humains » (4).

« Gilligan a mis en évidence l’existence d’« une voix morale différente », c’est-à-dire une façon différente de résoudre les dilemmes moraux, basée non pas sur les critères de la loi et de l’impartialité comme c’est le cas pour l’éthique de la justice, mais sur des critères relationnels et contextuels. D’autres auteures féministes, en particulier la philosophe politique Joan Tronto (1993, 2009), ont montré par la suite que cette « voix différente » n’était pas tant celle des femmes (ce que Gilligan n’a d’ailleurs jamais affirmé en tant que tel) que la voix de ceux ou plus souvent celles dont l’expérience morale est fondée dans les activités qui consistent à s’occuper des autres » (5).

Elle conçoit deux types d’éthique que l’on pourrait qualifier de binaire : l’une basée sur la loi, sur le devoir, plutôt masculine dans son acception kantienne et l’autre plus féminine qui intègre l’expérience, les notions de relations humaines et les questions de vulnérabilité, de sensibilité et de lien social. C’est donc à la fois un courant d’idées et un travail féminin de réponse aux vulnérabilités, où il s’agit de donner une place centrale à l’individu en tant que personne singulière plutôt qu’à l’application de principes généralistes en référence à la morale kantienne qui concerne « l’humanité dans son ensemble » (6).

La psychologue Pascale Molinier qui a participé à l’introduction des théories du care en France rappelle que le terme care est apparu aux États-Unis il y a plus de vingt ans et qu’il est devenu un objet d’étude multiréférentiel, repris dans les années 2000 en milieu universitaire à la fois par les philosophes, les psychologues et les sociologues.

Pour la philosophe Fabienne Brugère, en 2009, « La réflexion éthique s’inscrit dans des vies ordinaires chargées d’affects, d’histoires singulières et de relations complexes à autrui alors que la morale est du côté d’une abstraction qui tient dans un ensemble formulé de préceptes » (7). Par le déploiement de valeurs éthiques retrouvées chez les personnes qui se soucient concrètement des autres, mais aussi « en déconstruisant ces comportements désintéressés, gratuits, non comptabilisés, masqués, cette réflexion sur l’éthique du care remet en cause l’éthique de la justice, c’est-à-dire ces fondements abstraits à vocation universelle organisant la justice sociale, comme dans le modèle rawlsien » (3).

(…)

De façon générale au-delà de l’évocation de notions variées, on retrouve « deux dimensions » (10, 15, 2) « indispensables : tendre vers quelque chose d’autre que soi ; entreprendre une action concrète visant à la prise en charge de cet « autre » » (17).

  1. une disposition individuelle, perceptive (faire attention, se soucier de…) qui serait l’association d’une mobilisation cognitive et d’une disposition d’être là vis-à-vis d’autrui, « être dans un état subjectif de se sentir concerné par quelque chose » (2). Ce sont donc à la fois des attitudes, comme des dispositions morales (care about, for). C’est un état (18) ;
  2. une idée d’activité, voire de travail orientée vers les besoins humains nécessaires à la vie d’autrui (s’occuper de, prendre soin, aide et accompagnement d’autrui) « apporter une réponse concrète aux besoins des autres » (11). On parle alors d’activité et de travail de care (take care) (11, 18) « collectif » (19, 29).

Source et article complet : https://www.cairn.info/journal-recherche-en-soins-infirmiers-2015-3-page-7.htm

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